Bellême

La Seigneurie de Bellême

Les touristes du week-end ou la plupart des habitants de Bellême ne se doutent pas de l’importance historique qu’a pu avoir cette petite cité du Perche au Moyen âge. Bellême a souffert de sa grandeur et a suscité trop d’ennemis, ainsi, ça n’est pas les quelques pierres de vieux remparts à peine visibles qui peuvent témoigner de la puissance qu’à eu la seigneurie de Bellême pendant au moins deux siècles.
« Or, aucune famille n’eut, dans le diocèse de Sées, le génie de la défense militaire poussée à un plus haut degré que celle des seigneurs de Bellême » C’est ce qu’écrit le Vicomte Du Motey, historien du début du XXème siècle.
L’histoire (écrite) de Bellême commence au milieu du Xème siècle, c’est-à-dire aux environs de l’an 950 avec un dénommé Yves à qui, peut-être, le roi carolingien Louis IV aurait demandé de sécuriser un carrefour de deux routes en provenance de Chartres et Evreux pour aller au Mans. Un premier château est construit en contrebas de la ville actuelle autour de l’église (chapelle) St Santin, l’une des plus vieilles du Perche.

Au début du XIème siècle les descendants de Yves, la famille Talvas, construisent un nouveau château, sur la place du château actuelle, entourée d’une enceinte de 800m de circonférence, la ville close, hérissée de remparts et qui devint, dixit Guillaume de Nangis, l’historien de Saint Louis, une citadelle inexpugnable, une des plus grandes forteresses du royaume de France. C’est certainement grâce à cette citadelle, et à cette famille, que Bellême est devenue le centre historique et rayonnant, la capitale de ce qui n’était pas encore le comté du Perche, au point que jusqu’à la Révolution de 1789, alors que la forteresse avait été plusieurs fois assiégée et détruite au cours des siècles, c’est encore à Bellême, et non pas à Mortagne ou à Nogent le Rotrou que se tînt la réunion des états généraux pour cette province (voir mémoire plus bas).

Les historiens de Sées, Domfront, Alençon, Falaise, Le Mans, et plus globalement ceux de Normandie et du Maine, mais aussi d’Angleterre sont toujours sidérés d’être contraints de consacrer de nombreux chapitres de leurs livres à cette petite bourgade bellêmoise. Gérard Louise a écrit une thèse de 900 pages sur cette Seigneurie. De fait, à son apogée historique, sous Robert II, en pleine époque féodale, c’est-à-dire au XIIème siècle, la Seigneurie de Bellême possédait pas moins de 40 chateaux-forts disséminés sur toute l’Orne et au-delà dans le Maine et du côté de Falaise. Elle possédait également le comté de Ponthieu, du côté d’Amiens et de nombreux fiefs en Angleterre obtenus par mariage entre Mabile de Bellême avec Roger de Montgommery, puissant baron Normand, conseiller de Guillaume le conquérant. Cette famille a aussi instalé deux de ses membres comme évêques du Mans et de Sées, qui, à cette époque, comme chacun sait, étaient plus seigneurs de nombreuses terres qu’hommes d’église où on l’entend maintenant. Cette Seigneurie était tellement puissante qu’il fallut rien moins que la coalition des forces royales d’Angleterre et de France, c’est le fameux épisode du siège de Bellême par la régente Blanche de Castille, pour la faire plier et anéantir son hégémonie territoriale dans cette region frontalière entre les duchés de Normandie, d’Anjou et de Bretagne. Même s’il ne reste quasi plus rien de visible de ce passé historique – la municipalité actuelle a même débaptisé la « place du château » en place de l’Europe – chaque gamin bellêmois qui foule les rues de la ville close devrait connaître la grandeur de ce que pouvait être sa petite ville au haut Moyen-âge…mais ce n’est même pas ce quon lui apprend à l’école.
Bellême

Aristide Boucicaut, l’inventeur du shopping

Il est certainement le plus célèbre des Bellêmois ayant fait fortune à  Paris. Aristide Boucicaut, né en 1810, fils d’un chapelier et commis dans la boutique paternelle (cliché, maison natale de Boucicaut) monte dans la capitale à 19 ans où il épouse Marguerite Guérin, employée de maison, qui l’aidera à bâtir son Empire commercial. En 1852, les époux s’associent au propriétaire du Bon Marché mais Boucicaut, visionnaire, va révolutionner les pratiques commerciales du magasin. Il instaure les prix fixes mettant fin au marchandage qui avait cours dans les rayons. Il achète en grande quantité et fait marcher la concurrence ce qui lui permet de pratiquer les prix les plus bas de Paris. Son associé, face à ces trop nouvelles méthodes et innovations prend peur et démissionne laissant Boucicaut seul patron du Bon Marché. Le nouveau maitre du commerce parisien fait appel à Gustave Eiffel pour aménager son magasin. Tout le monde veut l’imiter, lui et ses méthodes ainsi Le Printemps, La Samaritaine sont fondés par ses anciens employés qui perpétuent les recettes utilisées par le Normand.

Zola, qui aura enquêté de longs mois dans les magasins parisiens du Bon Marché, écrit son livre Au bonheur des dames en 1883 en mettant en scène le théâtre de la consommation.  » La cathédrale du commerce moderne, faite pour un peuple de clientes ». Après sa visite du magasin, le 31 mars 1882, Mme Boucicaut dit de Zola :  » Je lui ai montré toute la maison et il a été fort émerveillé. J’espère, s’il fait une description du magasin, qu’il n’y emploiera pas la plume avec laquelle il a écrit Nana ou l’Assomoir.

De cette grande époque commerciale, il reste un magasin de luxe parisien intitulé Le Bon Marché rive gauche racheté par LVMH en 1980 et qui fêtera en 2022 ses 170 ans d’existence.
Bellême

Foires et marchés

Ce très vieux type d’échange qu’est le marché se pratiquait déjà dans l’Égypte pharaonique, dans la Grece ancienne, en Chine antique ou encore à Pompeï. Il est la forme la plus transparente, la plus directe et la plus juste de l’échange, c’est pourquoi il a perduré au fil du temps en apportant sur les étaux les denrées périssables des jardins et des champs du voisinage. Avec  ses mottes de beurre, ses volailles encore vivantes, ses fruits et légumes, le marché amène la campagne au coeur des villes.

Au Moyen-âge, le Seigneur, qu’il soit laïc ou clerc, opère des prélèvement en nature sur la masse paysanne, c’est une des facettes de la féodalité. Le surplus des biens, ainsi récolté, doit être converti en monnaie, aussi le Seigneur, a-t-il tout intérêt à multiplier les marchés et foires pour effectuer cet échange au sein de son fief. C’est lui qui détermine le lieu, la date et souvent les prix du marché. Ainsi tous les bourgs et villes de France d’environ 2000 âmes ont leur marché au moins une fois la semaine et leur foire à bestiaux quasi mensuelle. Seuls les marchés ont survécu de nos jours en restant de véritables lieux de convivialité hebdomadaire.
Le Perche

Les charbonniers

A l’instar des sabotiers et autres fabricants de balais, les charbonniers, ou carbonniers, travaillaient et vivaient dans des huttes rudimentaires au coeur de la forêt où ils constituaient parfois de véritables petits hameaux. La population des villages alentours meprisait souvent ces communautés à part.

Les bûcherons approvisionnent en bois les charbonniers dont ils fabriquent une meule de chênes et de hêtres. Il fallait environ une vingtaine de stères disposés sur deux niveaux pour assurer une lente carbonisation, la meule étant recouverte de mousses, de feuilles et de terre. Après avoir surveillé jours et nuits la combustion, il fallait environ 5 jours pour complètement carboniser le bois et attendre presque autant pour le laisser refroidir. Le charbon obtenu sera mis en sacs de toile de jute de 25 kg qui seront revendus à un grossiste.

Les meules ont été progressivement remplacées par des fours à charbon métalliques qui ont connu un regain d’intérêt en produisant du gaz de bois (gazogène) qui fut utilisé pendant la seconde guerre mondiale pour pallier l’absence de carburant. Mais après 1945, la carbonisation à l’aide des quelques meules restantes ou des fours métalliques disparût définitivement.

Bellême

Guipures et dentelles

« Le bruit sec des fuseaux galopant de droite à gauche, allant, venant, roulant les uns par dessus les autres, glissant rapides entre les doigts agiles, et lentement la dentelle, toute piquetée d’épingles, se dessine en clair sur le foncé du carreau. » Gustave Fraipont, 1895.

Si les habitants de l’Orne peuvent être fiers de leur département couvert de forêts et entrelacé de petites rivières, ils doivent aussi s’enorgueillir de ce véritable travail d’orfèvre artisanal féminin qu’est (était) la dentelle. « Ne pas faire dans la dentelle… », tout le monde connait cette expression. Et pour cause, puisqu’il ne faut pas moins de 8 à 10 ans d’apprentissage pour devenir une dentellière qui, pour produire 1 cm de son ouvrage, mettra de 7 à 15 heures de travail. Si on pense que la dentelle est née à Venise à la fin du 15ème siècle, c’est celles d’Alençon et d’Argentan qui vont très vite la concurrencer. Le fameux point d’Alençon lui vaut l’adage de Reine des dentelles, dentelle des Reines, ses motifs étant tres appréciés à la cour française de Louis XV. Dix mille dentellières travaillent pour 80 entreprises alençonnaises au 18ème siècle.

Alençon mais aussi Argentan avec son point de France fournit les rois de France et d’Espagne. La maille festonnée d’Argentan était réputée encore plus longue et difficile à confectionner que le point d’Alençon. Marie-Antoinette fit la gloire de ce produit luxueux. Seule la dentelle d’Alençon est inscrite au patrimoine mondial de l’humanité mais pourtant, lors de son mariage, Kate Middleton portait une robe de dentelle mécanique. La dentelle artisanale de luxe à l’aiguille d’Alençon et d’Argentan, difficile, très longue à réaliser et donc coûteuse fût vite remplacée au 19ème siècle par la dentelle mécanique produite en France, principalement à Calais et au Puy, à l’aide de métiers à tisser.

Sur ce cliché, les bellêmoises réalisent une guipure, dentelle très ajourée, au moyen de la technique du filet dont il existe un musée à la Perrière. Terminons cette petite note avec la prose de Colette, ciselée comme de la dentelle,  » Ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d’un bleu impitoyable ».
Bellême

La laitière

Il n’existait quasiment pas de moyens de conservation à cette époque, il fallait donc consommer le lait rapidement après la traite. Les laitières des fermes de Bellême transportent leur breuvage dans de gros bidons en fer blanc. Elles approvisionnent leurs clients directement à partir du bidon ou à l’aide d’une sorte de louche en aluminium. Elles utilisent parfois des landaus d’enfants, des carioles tirées par un âne et même par un chien ou, comme ici, à dos d’âne pour se rendre de maisons en maisons.
Le Perche

Les sabotiers

Les sabotiers avaient pour patron Saint-Jacques puis Saint-René, on appelle d’ailleurs « cervelle de Saint René » la cire qui servait à dissimuler les défauts et autres malfaçons. Les sabots sont en bois de hêtres, ils sont fabriqués et vendus par les sabotiers eux-mêmes.
En 1934 ce fut l’arrivée de la botte et de la galoche en caoutchouc. Puis en 1939, le cuir et le caoutchouc furent réquisitionnés pour l’armée, la fabrication du sabot repris, avant de s’arrêter pratiquement totalement en 1945.